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Poop Poop Pidou

En Haïti, des milliers d’habitants des bidonvilles ne disposent pas de toilettes dignes de ce nom. Ils urinent où ils le peuvent, au bord des rivières ou le long des sentiers de fortune. Si bien que la gestion des excréments, parce qu’ils drainent de nombreuses maladies et souillent les paysages de l’île, est devenue l’un des problèmes majeurs du pays. Pour remédier à cette situation, les travailleurs haïtiens de SOIL installent des WC dans les quartiers les plus défavorisés avant de transformer les déjections en engrais de qualité. Reportage au camp de Port-au-Prince.

par GRéGOIRE BELHOSTE ET WILLIAM THORP, à Port-au-Prince
Photos : LEONORA BAUMANN

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Profession Bayakou

Quand les yeux des uns se ferment et que les oreilles n’entendent que les sons des rêves, eux sortent travailler. Certains disent seulement les entendre se faufiler dans les rues terreuses des bidonvilles de Port-au-Prince. D’autres dans les hauteurs, pleines de richesse, nient leur existence, par dégoût ou par crainte d’une réalité trop effrayante. Dans le créole haïtien, peu avare de jolis mots, on les surnomme les “bayakous”. En français, le mot est plus brut: les “vidangeurs”. À la nuit tombée, ils poussent leurs brouettes, entassées de sacs en tissu, et se rendent chez un client afin de vider sa latrine extérieure. Des trous dans lesquelles ils descendent et qui, dans les quartiers pauvres de la capitale, peuvent atteindre plusieurs mètres de profondeur. 

 

Raymond, 57 ans, visage noir buriné, lève sa main jusqu’à sa poitrine: ‘Ça’ peut monter jusqu’à là”, sourit-il. En Haïti, le terme bayakou est devenu une insulte, alors quand “Tiyou” évoque son métier en public, il l’appelle le “Tropicana” ou le “Jazz” et se fait surnommer le “Major”. “Si les gens l’apprenaient, je deviendrais l’objet de sarcasmes, dit celui qui exerce depuis 1973. Je préfère garder cela pour moi.” Pour cette même raison, Raymond ne travaille que de nuit. Seulement, lorsque le jour est absent, le danger augmente. Parfois, lui et ses deux collègues se font dépouiller par les “kokorats”, des enfants des rues, sans parents ou presque, qui les attendent à l’intersection des ruelles. Et quand les menaces n’émanent pas de l’extérieur, elles viennent de sous terre. Faute de moyens pour s’équiper, Tiyou et ses comparses descendent nus dans la fosse et empoignent à pleines mains les déjections humaines. L’homme montre ses deux paluches rocailleuses, témoins de sa dure vie. “Elles se déchirent parfois quand nous récupérons les excréments à cause d’objets coupants camouflés à l’intérieur. Les gens jettent vraiment de tout dans les toilettes.”

 

On ne sait pas réellement combien de bayakous sont en circulation. Mais si ce métier existe, c’est parce que la situation l’exige: dans les bidonvilles, où la vie est encore archaïque et les conforts du quotidien inexistants, les toilettes reliées à des canalisations sont un luxe que les habitants ne peuvent se permettre. À peine 26% des Haïtiens auraient accès à des toilettes et la moitié de ces derniers habiteraient les quartiers huppés d’Haïti. Des coins très largement minoritaires dans le pays. Alors, quand l’affaire est faite, elle finit la plupart du temps dans un sac en plastique jeté ensuite dans le coin d’une rue ou d’un ravin. Si la situation était déjà précaire, elle l’est encore plus depuis 2010 et le séisme qui a tué 230 000 personnes et mis à terre une large partie des infrastructures du pays. La reconstruction de l’île, de nouveau ébranlée par l’ouragan Matthew en 2016, ne s’est pas faite en priorité du côté des petits coins. Les tas d’excréments se sont entassés ici et là, corrompant la terre, l’eau et les aliments, et facilitant la propagation des maladies. Avec le temps, la typhoïde et le choléra sont devenus des diagnostics bien trop souvent posés. Dix mille personnes sont mortes de ce dernier mal depuis neuf ans et 800 000 ont été contaminées. Malgré son terrible métier, Raymond dit n’être jamais tombé gravement malade. Une question de foi, avance-t-il. D’un geste provoc’, il mime un cuisinier qui goûterait sa sauce d’une lampée prise d’un coup sec. “Comme un rituel, ceux qui sont en bas doivent goûter la matière. C’est le secret du métier.”

À peine 26% des Haïtiens auraient accès à des toilettes, et la moitié de ces derniers habiteraient les quartiers huppés d’Haïti. Des coins très largement minoritaires dans le pays.

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Vers la dignité sanitaire

Les routes de Port-au-Prince ne sont qu’un long embouteillage. Les milliers de klaxons des 4×4 et des moto-taxis chantent une mélodie qui imprègne toute la capitale et ne s’arrête qu’une fois la nuit tombée. Il faut rouler loin du tumulte de la ville, à quelques kilomètres de Cité Soleil, un bidonville de maisons en tôles connu pour sa misère extrême et sa dangerosité, pour trouver le site de SOIL, une organisation qui entend rendre sa dignité sanitaire au pays. Le large terrain limité par de hauts grillages contient deux containers servant de bureaux et un centre de recyclage plus éloigné, lequel transforme les déjections humaines en compost. Avec huit autres personnes, l’Américaine Sasha Kramer est à l’origine de l’ONG. Alors qu’elle débarque en 2004 de la Californie sur l’île caribéenne, elle découvre un pays qui se noie sous une énième crise politique. Un coup d’État vient de survenir, et le président de l’époque, Jean-Bertrand Aristide, s’est enfui – il dit s’être fait enlever – dans un avion américain à destination de l’Afrique du Sud. En tant qu’observatrice des droits de l’homme, Sasha fait l’expérience de la misère dans laquelle l’ancien prêtre des bidonvilles et ses prédécesseurs ont laissé le pays. “Quand je discutais avec les habitants des villes pour comprendre leurs préoccupations, outre les besoins de première nécessité, ils mentionnaient souvent le manque de toilettes, se souvient la jeune femme. Si vous grandissez, comme moi, avec un accès évident à ce genre de choses, vous prenez cela pour un acquis et vous n’y pensez même pas. Mais un jour, vous vous retrouvez là-bas à en chercher et à faire autrement, faute de mieux. Là, à ce moment précis, vous saisissez l’impact que cela a sur la dignité humaine.” 

La jeune femme pense à créer une organisation pour résoudre ce genre de problème. L’idée reste au stade embryonnaire pendant un an, puis une journée de l’année 2005 fait tout basculer. Sasha et quelques amis se rendent à Borgne, une ville balnéaire dans le nord du pays. Les plages de sable fin, la couleur du lagon turquoise et les végétations épaisses dans les collines enrobent le regard de Sasha d’un filtre paradisiaque. Elle et sa bande décident d’aller patauger dans la mer des Caraïbes. “Un moment incroyable. Le lieu était magnifique, puis j’ai réalisé qu’il y avait tout autour de nous des excréments qui flottaient, avance-t-elle. Le contraste entre cette beauté et ce qu’il se passait à côté était choquant, mais nous a poussés à vouloir vraiment résoudre ce problème. Nous voulions rendre à Haïti sa beauté.” Sasha se lance alors dans la construction de toilettes sèches dans le nord de l’île. Des lieux publics aux allures de cabinets de plage en béton blanc. Avec succès, mais peut-être un peu trop. Elles se remplissent et se salissent trop vite. SOIL n’a pas encore les moyens de les entretenir à cette fréquence et doit abandonner le projet. La jeune femme ne se décourage pas pour autant. Depuis quelque temps, une autre idée lui trotte en tête.

“Si vous grandissez, comme moi, avec un accès évident aux toilettes, vous prenez cela pour un acquis. Mais quand je discutais avec les habitants d’ici pour comprendre leurs préoccupations, ils mentionnaient souvent le manque de toilettes.” Sasha Kramer, créatrice de SOIL

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un “cycle infini”

Tout autour du camp de SOIL, des arbustes verdoyants donnent un supplément d’éclat à un paysage sec, fait de terre ocre. Ce matin de janvier, Baudelaire Magloire, la quarantaine bien tassée, ancien directeur régional et actuel “consultant organisationnel” chez SOIL, s’assoit sous un préau, à l’ombre d’un soleil aride. Au milieu d’urinoirs blancs entassés les uns sur les autres, tous ornés de dessins de feuilles, il pose les contours de la fameuse idée de Sasha Kramer: Eko Lakay, un service de toilettes écologiques proposé aux ressortissants haïtiens, en priorité ceux des bidonvilles. “On installe des toilettes chez les clients, puis on leur donne des seaux, des copeaux et des gallons pour stocker l’urine, déroule l’homme, également membre fondateur de l’organisation. Une fois le seau rempli, on l’enlève et on en met un autre. Nous avons une équipe qui passe chaque semaine, collecte le seau et le rapporte ici pour le processus de compostage.” Ce dispositif a été théorisé sous le nom de “Poop Loop”. Soit le “cycle du caca”, qui donne lieu à un schéma circulaire affiché un peu partout dans le camp et présentant plusieurs étapes successives: “confinement”, puis “collection”, “transfert”, “transport”, “traitement”, “compostage” et “transformation”, puis à nouveau “confinement”, et ainsi de suite, telle une boucle qui ne finit jamais. Baudelaire résume, façon Lavoisier: “Rien ne se perd, tout se transforme.” À quelques mètres de lui travaille Julie, Française de 26 ans, employée chez SOIL après un master en gestion de déchets. En quelques mots, elle détaille le cycle: “Ce qu’on mange, on va le déféquer. On peut ensuite l’utiliser en engrais pour refaire pousser quelque chose que l’on va manger. C’est un cycle infini.” Sasha Kramer, elle, dit trouver des racines spirituelles au concept d’Eko Lakay: “Vous savez, il y a ce vieux mouvement chrétien, la théologie de la libération, qui dit en clair que chaque personne a une utilité. Nous, nous l’avons appliqué à une mouvance écologique. Il n’existe pas de déchet. Toute molécule, tout organisme a une valeur, y compris les excréments.”

Pour bénéficier d’un tel service, les clients doivent payer 350 gourdes par mois, l’équivalent d’un peu moins de quatre euros. Une somme non négligeable dans une île gangrenée par la misère où les économies des uns et des autres se révèlent souvent bien maigres. “On ne peut pas faire cela gratuitement, car c’est illégal en Haïti”, décrypte Julie, adossée à deux de ces cuvettes superposées de béton blanc.

“Ce qu’on mange, on va le déféquer. On peut ensuite l’utiliser en engrais pour refaire pousser quelque chose que l’on va manger. C’est un cycle infini.” Julie, employée de SOIL

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Terre noire et canne à sucre

Dans le camp, deux hommes en combinaison verte s’activent en silence, le visage couvert d’une cagoule noire et de lunettes de travail. Ils transportent des seaux floqués “Eko Lakay”, qu’ils vident à tour de rôle dans de grands bacs en bois, sous le soleil de plomb qui réchauffe la plaine. Comme la plupart des employés, excepté Julie et quelques autres, ces hommes-là sont haïtiens. “Ici, nous respectons le droit des travailleurs haïtiens”, appuie Baudelaire Magloire, avant d’expliquer que l’équipe parle “presque à 100% créole”, la langue locale. “Quel que soit le pays dont ils viennent, les étrangers qui viennent travailler ici apprennent d’abord le créole, pour parler avec le staff.” Tous connaissent les environs comme leur poche, habitués à rouler à travers la ville pour déposer des seaux propres ou en récupérer remplis d’excréments. Pour être en mesure de rejoindre au plus vite n’importe quel endroit de Port-au-Prince, les équipes de SOIL disposent d’une petite flotte de véhicules. Une moto-camionnette, peinte en rouge et vert, stationne sur le sol poussiéreux, au milieu des 4×4 et des pick-ups de l’équipe. Aujourd’hui, l’engin est en panne. Plus de moteur, jusqu’à nouvel ordre. “Au Cap-Haïtien, où nous sommes aussi implantés, nous avons des camions, que l’on appelle les ‘Poop Mobile’, qui passent dans les points fixes pour ramasser les seaux et les apporter jusqu’aux sites de compostage. À Port-au-Prince, vu que nous n’avons ‘que’ 120 clients, nous prenons les motos à trois roues, éclaire Baudelaire Magloire en pointant le véhicule du doigt. Dans les petites rues des bidonvilles, les camions ne peuvent pas passer.” 

 

Outre les urinoirs, les équipes de SOIL donnent à leurs clients de la canne à sucre coupée en petits morceaux. Celle-ci permet de recouvrir les excréments, à la manière de la sciure de bois, selon la méthode dite “du chat”. “L’avantage de la canne à sucre, c’est qu’elle agit comme un filtre, développe Julie. Les mouches ne se rendent pas compte qu’il y a quelque chose d’intéressant dessous pour elles. Elles ne vont pas dedans et ne pondent pas d’œufs, donc il n’y a pas de larves. La canne à sucre permet aussi d’empêcher que les mauvaises odeurs ne sortent.”

Une fois les excréments récupérés et transportés jusqu’au camp, il faut les traiter pour en faire du compost. D’abord, les seaux sont vidés dans de larges bacs en bois, que l’on recouvre d’une couche de canne à sucre pour faire en sorte qu’aucune bête, insecte ou oiseau, n’atteigne les déchets. “Ici, il faut éviter de toucher quoi que ce soit, se laver les mains et passer les pieds dans un bassin qui a du chlore en sortant”, prévient Julie, devant la zone où se dressent les quelques boîtes dans lesquelles les matières fécales vont reposer pendant un mois et demi. Durant cette période, des bactéries vont “travailler” les déchets, les décomposer et faire monter la température pour tuer les mauvaises bactéries, celles responsables du choléra ou bien la redoutable E. Coli, qui compte parmi les plus communes et les plus résistantes. Les excréments sont ensuite transportés dans un deuxième bac, où ils vont cette fois ne rester qu’un mois. Après cela, les déchets sont posés à terre, en piles. “On ajoute alors de l’eau, on aère et on tourne, décrit Julie. Lorsque la pile atteint six mois d’âge environ, on fait un test en laboratoire pour s’assurer que toutes les bactéries sont mortes. Si c’est bon, on peut vendre notre compost.” Julie marche quelques pas, puis s’arrête devant un monticule de terre noire dans lequel est plantée une pelle en fer. Des trous de quelques centimètres semblent avoir été creusés à l’intérieur. “Ah, des mygales…” rit-elle en balayant de la main cette information. Autour, quelques sacs blancs bien épais, griffés “Konpos Lakay – Angrè Oganik”. “On met le compost en sac et on le vend en sacs de 40 livres, soit 18 kilos environ, dit-elle en plongeant la main dans la terre noire. Cet engrais permet d’augmenter le rendement des plantes, mais ce n’est pas seulement ça: à l’inverse des engrais chimiques qui ont seulement un impact pour une année, le compost a un impact à long terme. Cela améliore la qualité des sols. Cela va permettre, en saison sèche, que les sols conservent plus d’eau. En saison des pluies, cela va permettre au contraire que les sols drainent plus facilement. Il faut que les sols aient la capacité de garder l’eau quand il faut et ne pas la garder quand il ne le faut pas.” Ici, le ratio de compostage tourne autour d’environ 20%. Autrement dit: pour 100 tonnes de déchets, 20 tonnes de compost seront produites dans le camp. Avec cet engrais, la “boucle du caca” est bel et bien bouclée: de nouveaux aliments pourront pousser, permettant de nourrir des populations, qui participeront à créer du nouveau compost avec leurs matières fécales. Entouré de ses urinoirs, Baudelaire Magloire se félicite de pouvoir ainsi aider les Haïtiens de tous horizons. “Tout le monde mérite un bon assainissement, dit-il, un sourire fier éclairant son visage. Ici, l’assainissement, c’est l’affaire de tous, pas seulement d’un petit groupe.”

“Tout le monde mérite un bon assainissement. Ici, l’assainissement c’est l’affaire de tous, pas seulement d’un petit groupe.” Baudelaire Magloire, employé de SOIL

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